Christian Prudhomme : «Pendant très longtemps les femmes étaient interdites sur le Tour»

 In Le Tour au pied des Tours, Non classé

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le marché du travail s’est fortement féminisé. Que ce soit sur la scène culturelle, politique, ou encore au quotidien, les femmes sont de plus en plus présentes, actives et reconnues. La place de la femme au sein de la société évolue et continue d’estomper les différences entre les genres, progressivement.
C’est sans doute sur le plan professionnel que ce changement de perception est le plus patent, avec des femmes mises en position de responsabilités, qui s’occupent elles aussi de la res publica. Cette évolution s’est faite dans tous les secteurs professionnels – avec plus ou moins de succès – et concerne aussi bien les marchés du coin que les plus grands événements sportifs.
Le Tour de France, à son échelle, n’a pas été exempt de diversification, et a connu lui aussi une féminisation importante au sein de son instance dirigeante, l’organisateur d’événements Amaury Sport Organisation (ASO). En effet, si cette compétition est réservée aux cyclistes masculins, pour ce qui est de la toile de fond, car la mixité des genres gagne du terrain, jusque dans sa direction même. Celle-ci comprend aujourd’hui de plus en plus de femmes dans son équipe, et à haute responsabilité qui plus est, ce qui mérite d’être souligné. Une compétition sportive mascu- line, donc, mais en partie dirigée, coordonnée, organisée par des femmes…
Ainsi, et bien qu’à petite échelle, on assiste à une mixité progressive des genres, symptomatique d’une évolution lente mais encourageante des mœurs au sein de la société.

Quelle part représentent les femmes au sein d’ASO ?
Christian Prudhomme  : Au sein d’ASO, c’est sûrement 50 % ; après sur le Tour, ce n’est pas pareil. Au sein de l’entreprise cela doit être 50-50 mais il y a plus de femmes dans les épreuves « grands publics » que dans l’organisation des courses cyclistes. Après, sur le Tour, je ne saurais pas vous dire de chiffres, mais il y a une grande ma- jorité d’hommes : à mon avis c’est du 90%.

Est-ce que, ces derrières années ,tu as remarqué une évolution dans le bon sens du terme ?
Christian Prudhomme : Tu regardes certains postes clés, comme le médecin cheffe au Tour de France, est une femme, donc ce n’est pas quelque chose qui est anodin. Pendant très longtemps, les femmes étaient interdites sur le Tour, et quand j’ai découvert ça, je n’en revenais pas. Dans les années 1970, j’étais gamin, je ne m’en rendais pas compte, mais il n’y avait pas du tout de femme sur le Tour, sauf la fille de Félix Lévitan, qui était le directeur du Tour à l’époque. Et puis, il y avait une ou deux personnes et c’est tout. Maintenant ce n’est plus le cas, comme je viens de te le dire avec le médecin-cheffe du Tour. Que ce soit une femme indique que les choses changent. Il y a aussi de plus en plus de femmes et on le voit au bord des routes, parmi les assistants d’équipes, au contrôle de ravitaillements, là où, il y a 10 ans, il n’y avait que des hommes. Il y a très régulièrement des femmes, alors peut être plus dans les équipes anglo-saxonnes que dans les équipes latines, mais, en tout cas, on voit très régulièrement des femmes dans les équipes au poste d’assistante.

Selon toi, à quoi sont dus les critères qui pourraient faire que justement les mentalités changent ?
Christian Prudhomme  : Je ne sais pas si c’est une question de mentalité. Sur les chiffres, je ne me rends pas trop compte parce que j’essaie de regarder les journalistes qui sont évidemment une majorité d’hommes. Il n’y a pas un rédacteur en chef qui va dire « il faut que ce soit un gars qui aille sur le Tour ». Mais si tu regardes les filles, avec Fanny Le Lechevestrier sur France info, Olivia Leray qui était à l’époque sur RTL et qui est aujourd’hui à France Info. Il y eut aussi, à mon époque, Bérangère Bonte de Europe 1. Il y a Marion Rousse, évidemment, qui est emblématique puisqu’elle était championne de France de cyclisme. Je dis ça car, dans le journalisme, le weekend, il y a plutôt plus de femmes à la télé que d’hommes, donc c’est presque l’inverse. Alors, pourquoi ça se fait comme ça ? Peut-être parce que les courses féminines ne sont pas assez médiatisées, je ne sais pas. Il y a peut-être un lien là. En tout cas, pour moi, ce n’est pas une volonté. Vous savez, on a décidé d’ouvrir une épreuve Cadette Junior aux filles. On voulait faire une parité, on y arrivait pas parce qu’il n’y a pas assez de filles. Sur les Cadets Juniors que vous voyez sur le Tour, on essaie systématiquement de voir 4 gars et 4 filles, mais on n’y arrive pas parce qu’il n’y avait pas assez de filles. Donc ce n’est pas seulement on veut, il faut qu’il y ait un intérêt, que la racine se lance, la machine est longue…

Tu as évoqué le manque de courses féminines : je me rappelle, il y a 1 an de ça, tu as affirmé qu’un Tour féminin serait impossible à mettre en place alors quels ont été les changements ?
Christian Prudhomme  : Non, non, ce que je vous avais dit, c’était que c’était impossible à mettre en place pendant le Tour. Je vous le confirme toujours : le Tour de France, à organiser, c’est un tel défi… On ne sait pas faire deux courses en même temps, c’est impossible. Et les gens qui disent que ça peut se faire ne savent absolument pas comment on l’organise. Il vous dise « Autrefois, dans les années 80, il y avait le Tour de France féminin ». Oui, sur certaines étapes du Tour, comme il y a eu autrefois sur le Tour de l’Avenir. Il avait lieu aussi, dans le début des années 60 sur les 100, 120 km derniers kilomètres. Mais à l’époque, il n’y avait que peu de télé, il n’y avait pas tout en direct : c’est-à-dire que c’est impossible à faire. Certaines championnes nous ont dit, il y a 4 ou 5 ans, qu’elles ne voulaient pas spécialement des courses, mais si on organise les courses, elles savent qu’elles auront la médiatisation parce qu’on est les seuls à pouvoir donner de la médiatisation. Mais nous, on pourrait organiser une course, mais il n’y aurait pas de télé donc en fait, la difficulté c’est d’organiser l’épreuve en même temps. On ne sait pas faire, et surtout mettre la télé. Quand on a fait la course à Annecy, pendant deux ans, pendant le Tour, le préfet me prenait pour un dingue parce qu’on a scotché la ville du matin au soir. Le nombre de gens qui ne pouvaient pas aller au travail parce qu’il y avait le Tour et la course féminine… Et ils n’étaient pas spécialement contents. Je n’ai jamais dit qu’on ne pouvait pas organiser un Tour féminin. J’ai dit qu’on ne peut pas organiser un Tour féminin pendant le Tour. C’est pour ça qu’il y a eu très vite un projet de Tour féminin, après le Tour de France et qu’on avait très clairement dans l’idée de le faire en 2021. Sauf qu’avec les changements dûs à la pandémie, le fait que les Jeux Olympiques ont été déplacés d’un an et qu’ils se mettent juste après le Tour…

Est-ce que tu vas faire une course féminine après le Tour avec les filles qui font les JO ?
C’est aussi pour ça qu’on ne pourra pas faire cette course en 2021. C’est pour ça qu’on a décidé, avec l’aval de l’UCI, de lancer une course féminine dès cette année pour ne pas être absent, donc l’idée c’est de faire Paris-Roubaix pour la première fois en octobre, avant la course des hommes, et ensuite on fera une course sur les pavés. C’est typiquement une course dont on dit que c’est « une course d’hommes » et là c’est des filles qui vont le faire, donc je trouve ça formidable.

Et si, dans un futur plus ou moins proche, un Tour masculin et féminin venaient à se mettre en place, comment les deux courses cohabiteraient-elle ? Sur quelles périodes les courses se maintiendraient-elles ? Quels aménagements seraient mis en place ? Je suppose que c’est encore assez flou du côté d’ASO ?
Christian Prudhomme  : C’est ce que je vous disais : on sait que ce n’est pas possible de le faire aux même dates. Notre seule possibilité, c’est de le faire juste après le Tour. Est-ce que c’est 1 semaine après ? Est-ce que ça commence le dernier jour du Tour masculin pour profiter de la caisse de résonance du Tour, des journalistes qui sont là ? Tout ça, c’est des choses auxquelles on a réfléchi sans trancher. Vous vous doutez bien que depuis le 15 mars on pensait à autre chose, mais l’idée reste la même : faire une course à part entière avec les meilleurs cyclistes du monde, évidemment plus courte que le Tour de France et qui soit retransmis à la télé. Ça, c’est vraiment notre objectif. Mais on ne sait pas faire pendant le Tour. Vous vous rendez compte le Tour, c’est 29000 gendarmes et pompiers ! Imaginez un peu s’il fallait plus de monde… Même si on paye, on n’aurait jamais les effectifs. Et puis, les gens… C’est ce que je vous expliquais pour Annecy, ça bloque les routes. C’est génial pour les gens qui viennent. 90% des gens aiment le Tour, il y en a d’autres qui vont au travail qui aiment moins. Quand il y a le Tour et qu’ils ne peuvent pas aller travailler ils ne sont pas forcément contents. En revanche, on a la volonté de construire quelque chose depuis longtemps. On peut nous reprocher de ne pas aller vite, mais on ne peut pas nous reprocher de ne rien faire parce que la flèche Wallonne féminine a plus de 20 ans. On a organisé Liège-Bastogne-Liège féminin depuis trois ans ; souvenez-vous le rendez-vous chez Europe 1 certaines d’entre vous étaient là. Il y avait deux filles qui étaient rentrées dans le lard en disant « mais ce sera jamais à la télé », mais c’était évidemment prévue à la télé Belge. Mais ça, c’est un sacré chamboulement. C’est beaucoup d’argent supplémentaire. Il faut bien voir aussi que toutes les courses sont déficitaires. Moi, mon grand patron, c’est une grande patronne, la présidente du groupe Amaury : elle compte comme un homme, comme tout le monde. Il faut bien voir aussi que tous ceux qui nous disent qu’il faudrait développer, du côté des politiques, des entreprises, et bien, à un moment, il faudrait aussi filer un coup de main, parce que, sinon, ça ne peut pas marcher. Pour faire, il faut investir de l’argent. Quand on dit investir, c’est qu’on y croit, mais, dans l’instant, c’est de l’argent que tu mets mais qui ne rentre pas, c’est ça la réalité. Donc ma patronne, comme nous, veut développer le cyclisme féminin, mais il faut aussi qu’il y ait des gens qui nous aident mais pas nous dire simplement «faites des courses», parce que les courses perdent toutes de l’argent.

Est-ce que vous pouvez nous expliquez pourquoi ASO se penche de plus en plus sur les alternatives féminine aux courses ?
Christian Prudhomme  : Parce qu’il y a ce côté très curieux de parler au bout du monde à des Australiens des Sud-Américains, des Japonais et de ne pas parler à 50% de la population qui est juste à côté chez soi. Et évidemment, vous, qu’il n’y ait pas d’épreuves cyclistes sur route de haut niveau, ça vous choque. Moi quand j’étais gamin, ce qui me choquait, c’était un truc bien plus grave : c’était que, quand ma mère était jeune, elle n’avait pas le droit de vote. Donc, il faut bien voir que ça vient de loin, il y a du chemin qui a été fait. Ce qui vous parait évident aujourd’hui, ça a été aussi des années de lutte de femmes qui voulaient qu’il y ait une égalité. Nous, c’est ce qu’on veut mais en tout cas, cela fait des années qu’on est engagé là-dedans. On peut encore une fois nous reprocher de ne pas aller assez vite, mais on ne peut sûrement pas nous reprocher de ne rien faire. Surtout ce qu’il faut bien comprendre dans tout ce que j’ai pu dire, depuis toutes ces années, c’est qu’on ne pourra pas faire d’autres courses pendant le Tour. En revanche, on a très envie d’une autre épreuve.

Et du coup, plus concrètement, est ce que ASO travaille avec des associations de femmes, des clubs féminin ou encore d’anciennes coureures ?
Christian Prudhomme : Il y a toujours des filles qui viennent demander si elles peuvent aider. Mais on ne fait pas comme ça, quand on fait nos courses hommes. On travaille avec l’organisation, les équipes d’ASO, on peut ponctuellement voir d’autres gens, mais on n’a pas des gens extérieurs qui viennent nous dire ce qu’il faudrait qu’on fasse. Pourquoi faudrait-il une façon différente de faire parce que ce sont des filles. Si on demande l’égalité, ça se passe comme avec le reste. On travaille avec l’équipe d’ASO. Ponctuellement, on peut avoir d’autres personnes mais on n’a pas d’auditeurs libres qui viennent sur nos courses. Quand on décide d’un parcours du Tour, ça se fait entre nous les gens d’ASO, avec les anciens coureurs du Tour, avec mon adjoint. On n’a pas quelqu’un d’extérieur qui vient nous dire «mais moi je sais». Donc, ça doit se faire de la même façon pour les courses féminines. On est sur un mode d’égalité. On pense être assez grand pour organiser les courses nous-mêmes. Ce qui ne veut pas dire qu’on est obtus, qu’on n’écoute pas ce qu’on nous dit mais, en revanche, on va écouter comment on fait pour n’importe quelles autres courses. On va écouter les élus, s’il y a un super parcours de vélo. Les équipes d’anciens coureurs qui connaissent très bien les routes de France pour avoir fait des milliers de kilomètres dans leur carrière professionnelle. Donc il faut juste qu’on fasse pareil.

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